Pourquoi l’école?

Dans son livre, L’imaginaire de la Commune [1], Kristin Ross déplie les images, les discours du projet de cette révolution qu’elle décrit comme étant celle d’une « expérience de l’égalité en action ». S’il était alors question de démanteler tout l’appareil de bureaucratie étatique, il fallait commencer par un de ses éléments centraux : l’école. Ross consacre ainsi un chapitre à ce que la Commune projetait d’y faire et défaire : ouvrir cette enceinte à la matière d’un luxe partagé (communal). Pour le dire en empruntant une image forte associée à ce moment passionné : planter des abricotiers sur les ruines de la grande Colonne [2].

Ouvrir l’école sur la rue, le quartier, l’atelier, le travail, non pour y calibrer les gestes et connaissances des enfants aux attentes du marché, mais pour pousser les garçons et les filles vers d’autres espaces, qu’ils apprennent aussi des mains dans la saisie et le façonnage de la matière du monde. Vivre cet apprentissage par n’importe quel bout d’une rencontre ou d’un geste, tel était l’esprit de la leçon de choses de Jacotot : « la pensée est semblable dans tous ses exercices et peut être partagée par tous. Ce quelque chose que quelqu’un apprend, et qu’il peut rapporter à tout le reste, peut très bien être une chose parfaitement concrète » (Ross, p. 61) ou terriblement abstraite aussi. Enfin, d’un bout de bois, d’un morceau de calcul ou d’un saut il est possible d’apprendre du moment qu’on l’étire au point que se dessine et consolide un passage entre la matière et l’esprit.

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Du projet de cette école communale, c’est plutôt sur son front, la bureaucratie et sa colonne, que nous nous sommes butés. Au départ, notre famille avait échappé à la planification. Devenus parents sans y penser, nous avions assumé une forme d’idiotie pour nous abandonner à l’efficacité des corps, un, puis deux enfants, nous étions là. De là, nous avions finalement un peu appris : à esquiver autant les matières que les prescriptions imposées qui encadrent le quotidien des enfants et de ceux engagés auprès d’eux. Nous avions aussi, plusieurs fois, étaient sauvés : des éducatrices de CPE nous avaient rattrapé par la peau du cou dans des moments de débordement. Nous avions été sauvés par la fantaisie inattendue et entière de leur présence dans ce drôle de bouillon de la petite enfance, par leurs euphémismes drôlatiques (« elle a été un peu ‘sensible’ aujourd’hui ») quand nous n’avions plus nous qu’une pelle en guise de guillemets.

C’est donc cernés mais vivants que nous avons approché des rivages de l’école. Nous nous sommes dits « appliquons-nous, ça va bien aller ». Avec l’exigence exaltée de la nouveauté, l’intransigeance aussi de la vie devant soi, nous nous sommes attablés : il n’y a pas que les partys qui se trouvent bien dans la cuisine, les décisions, les scandales, les réconciliations, le riz collant sous la chaise haute de la petite et bientôt les devoirs. L’école nous la voulions publique, vivre avec les autres commençait par là. Ça ne devait pas être un entrainement d’élite vers un ailleurs-meilleur tarifé puisqu’il ne s’agissait pas de fuir mais d’habiter quelque chose de commun de juste de proche. Ça ne serait pas facile finalement, enfin pas si limpide.

Le 19 octobre 2008, j’en témoignais ainsi :

Nous remplissons notre premier formulaire. Le stylo dans la bouche, les yeux au plafond, nous hésitons à écrire le fond de notre pensée. L’inscription c’est pour notre fils, à l’école l’année prochaine. Les questions nous bloquent, on renâcle, « ses forces, ses faiblesses », ça ne va pas. L’enfant est singulier, qu’ils le prennent en entier, ne le livrons pas déjà en pièces détachées. Nous voulons le mieux, nous nous demandons ce qu’est le mieux. Le formulaire se remplit lentement par les marges. Notre écriture s’applique sous la lampe de la cuisine. Il est tard, notre fils a quatre ans, le temps déjà pour l’école de s’installer à table.

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Sept ans plus tard, je repense à ce moment quand l’enfant sort de son sac à dos un énième plan d’intervention chiffonné élaboré sans nous, élaboré sans lui pour l’aider à … à quoi au juste ? À faire des exercices sans esprit, à répéter des gestes sans desseins, à ne pas faire de fautes sans accès à la logique des règles qui les déterminent, dans une opacité toute désarmante. C’est dans la marge de ce nouveau formulaire que nous annotons encore parfois des commentaires ou des questions pour suivre de loin une action sur laquelle nous ne nous faisons que peu d’illusions.

L’an dernier, un soir où les devoirs viraient en combat épuisé, moi les mains dans une ratatouille et lui dans la copie de verbes éteints, un cri était sorti. Il s’était révolté de ce que l’école prenait tout, toute la place tout le temps, toute la vie, qu’elle était devenue plus grave que tout, alors qu’elle ne le méritait pas. On avait posé chacun nos instruments, moi pour l’écouter lui pour assembler ses idées qui l’habitaient depuis longtemps. Raconter l’espace et le temps, quadrillés mur à mur, sans que ne soit laissé de place à une invention possible pour eux les enfants, « des humains juste un peu plus petits » ; raconter les micros pratiques de résistance déployées pour rouvrir justement cet espace, ne pas se mettre en rang tout de suite à la cloche, ralentir, refuser cette vie qu’on leur fait.

Quelque temps plus tard j’avais entendu à une rencontre de PCLH réagir des profs de primaires au témoignage d’une travailleuse sociale venue nous expliquer l’implantation dans son CSSS d’une technique de management Lean ; deux femmes avaient pris la parole pour raconter comment leur travail, la possibilité même de le faire « librement » se trouvait attaquée par cette même mesure du temps-mouvement à laquelle étaient désormais rapportés tous leurs gestes. J’avais réalisé que ce qui s’imposait aux enfants, et que me rapportaient les miens, se saisissait aussi de leurs profs, qu’il y avait une condition commune de dépossession et d’isolement. Que toute la bullshit et l’ennui que nous nous trouvions à éponger de l’école pouvaient être mis en relation avec un mode de gestion débilitant.

Cet automne, les profs du primaire et du secondaire se mobilisent. Heureusement, et c’est salutaire, cette mobilisation dépasse le cadre contrôlé de la négociation des conventions collectives. Un lien s’est opéré entre les conditions qui leur sont faites et celles de parents inquiets et solidaires autour du mouvement « je protège mon école publique » ; les enfants s’emparent aussi de cette expression collective. J’espère qu’ils pourront en profiter pour mettre un pied dans la porte, participer à faire rentrer le politique dans l’école pour y penser une nouvelle vie.

La semaine dernière, notre fils suait larmes et stress sur une autre lettre de motivation, la sienne à prouver. Il a 11 ans, il est entré en sixième année du primaire et doit déposer des candidatures dans des écoles secondaires qui le choisiront ou non. Lui a choisi. Il a ses raisons, qui le regardent mais que nous comprenons. Cette fois, c’est lui qui fixe le plafond, le crayon dans la bouche. Il cherche ses mots, il cherche intensément à dire qui il est. Il repousse les nôtres et cherche ceux auxquels il croit vraiment. C’est douloureux cette angoisse mais c’est beau pareil.

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Dans cet intervalle de sept ans, le crayon est passé de nos mains aux siennes. Et c’est quand même toute une émancipation. Je dirai que cette émancipation s’est opérée au corps défendant de l’école mais quand même s’est opérée à l’école. La défendre aujourd’hui cette école publique c’est défendre une puissance, indémêlablement individuelle et collective, de pouvoir décider de faire ou de ne pas faire, une puissance d’être pourrait-on dire, ce qui n’est pas rien.

[1] Kristin Ross, 2015, L’imaginaire de la Commune, Paris, La fabrique.

[2] Au plus fort de la Commune, fut détruite la colonne Vendôme, symbole de l’espace monumental, national et centralisé. Kristin Ross écrit « On peut d’ailleurs penser la démolition comme une façon de dégager le terrain pour faire de la place au luxe communal » (Ross, p. 74).

Photos:  Robert Doisneau, La Libellule, École de la rue de Verneuil, Paris, mai 1956; Doisneau (ablog.com/doisneau-photographie-en-classe-a107163446)

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